Humans of Montpellier n°65
L’artiste peintre Beatrix Vincent dans son atelier et plusieurs de ses travaux représentant des femmes. © Remi Van Der Marel
Je m’appelle Beatrix Vincent, je suis Montpelliéraine. Je suis née à Montpellier dans ce qui était à l’époque la maternité de l’avenue du Professeur Grasset. J’ai tout de même quitté Montpellier pendant plusieurs années. J’ai fait ma scolarité à Béziers, puis pour mes études je suis partie en Allemagne, à Tübingen. J’y suis retournée quelques années plus tard, pour travailler à Heidelberg, la ville jumelée à Montpellier.
Je suis partie un an au Cameroun aussi et tous ces voyages m’ont nourri. Je me suis réinstallée à Montpellier en sachant que c’était là que je voulais vivre. Mais je crois que je n’aurais pas pu passer outre cette étape d’aller voir ailleurs. J’aurais toujours eu une voix dans la tête qui me dirait « tu ne sais pas si c’est mieux ailleurs ». J’y suis revenue en ayant l’intime conviction que je voulais y passer ma vie. C’est la ville de mes racines, la ville où je me sens bien, où j’ai mes muses et mes grisettes !
Je suis revenue vers l’Afrique quand j’ai renoué avec la peinture. J’avais mis cette passion là en sourdine pendant un temps. Et on retrouve ces souvenirs d’Afrique par exemple dans un tableau que j’ai intitulé Douala, qui est la ville où j’ai habité. Je m’intéresse aussi beaucoup aux combats pour les femmes, ce qui est principalement l’engagement de mon art, pour les mettre en lumière, pour leur rendre hommage. Quand j’ai peint une série sur la femme et le vin, j’y représentais tous ces stéréotypes, ces préjugés que l’on a sur les femmes.
Mon art est aussi dédié aux femmes afro-américaines
Encore aujourd’hui, quand je vais dîner au restaurant avec mon amoureux, régulièrement, même si c’est une fille qui est sommelière, on sert spontanément l’homme en premier pour goûter le vin, ce que je trouve dommage, parce qu’on a des papilles tout autant ! C’est donc encore très présent. Mon art est aussi dédié aux femmes afro-américaines qui ont lutté contre la double discrimination qui était à la fois sexiste et ethnique. Malheureusement, cela perdure encore même s’il y a du chemin qui a été fait.
Je m’intéresse donc à toutes ces femmes qui ont laissé des traces dans l’histoire et dont on bénéficie des progrès actuellement. Elles les ont acquis quelques fois à force de courage et en prenant de sacrés risques, donc merci à elles ! Ces discriminations sont en lien avec ce que j’ai pu découvrir dans les années que j’ai passé à l’étranger.
Mais je traite aussi d’autres thématiques, par exemple pour le Pride Off, cela fait quelques années que j’expose au Studio411, en marge de la marche pour les diversités, et c’est une discrimination que je souhaite aussi dénoncer, celle basée sur l’orientation sexuelle.
J’adore le street art : Banksy, Shepard Fairey, … Je m’abreuve de cela partout où je vais, pas seulement à Montpellier. J’adore photographier le street art, voir cette variété qu’il y a dans cet art. Pourtant je ne me sens pas légitime dans le domaine, je ne peux pas dire que je viens du courant street art. Je ne peins pas sur les murs, je ne peins pas dans la rue, je n’ai pas cette démarche-là. Peut-être que 20 ans plus tôt j’aurais mis mon sweat à capuche, j’aurais pris ma bombe et je serais allée faire des graffs, mais ce n’est pas du tout le cas.
J’inclus des mots avec un graphisme urbain dans mes tableaux, j’utilise beaucoup les Posca, qui sont des feutres utilisés par les tagueurs. J’adore aussi les filles qui essayent de se faire une place dans ce milieu mystique. À Montpellier, on a Noon, qui est en plus une personne adorable et qui subit quelques discriminations parce que c’est une femme et que c’est un milieu de mecs.
Aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours dessiné. Depuis que je suis enfant je voulais être dessinatrice et écuyère ! Je dessinais énormément de chevaux d’ailleurs. Je pense que pendant pas mal d’années j’ai plutôt imprimé les choses. Maintenant, j’essaye de les exprimer par la peinture et je pense que cette mise à distance d’une grosse charge émotionnelle, c’est tout de même assez salvateur.
Je peux dire que c’est grâce au cancer, même si ça paraît étrange, que j’ai pu me retrouver
Cela fait depuis 2014 seulement que je me suis remise à la peinture, parce que j’ai été malade. J’ai eu un cancer du sein qui a été diagnostiqué en 2014, et je pense qu’il m’a fallu ce message-là pour me rendre compte que la peinture était quelque chose d’assez essentiel pour moi. J’avais mis cette passion sous cloche pendant un petit moment à cause de l’accélération de la vie. On est toujours à essayer de se partager entre le rôle de mère, la sphère professionnelle, la compagne, etc. Et comme le temps n’est pas extensible, je me disais que le dessin tenait plus du loisir que d’autre chose.
D’ailleurs j’ai toujours ce petit symptôme de l’imposteur qui me suit encore, qui me fait dire « est-ce que je suis bien à ma place ? ». Mais bon, j’y trouve un certain plaisir, j’y trouve du sens, parce que je reverse la moitié du montant de mes ventes à la Ligue contre le cancer et à Étincelle, qui est une association apportant des soins de support aux femmes atteintes d’un cancer. Alors ce n’est pas de la pure abnégation, ce n’est pas complètement sacrificiel, j’y trouve aussi mon compte : c’est-à-dire que je me sens utile, donc je me sens mieux, je me sens à ma place, et j’y trouve un sens. C’est l’art solidaire, on pourrait dire.
Je peux dire que c’est grâce au cancer, même si ça paraît étrange, que j’ai pu me retrouver. J’ai été en congé longue maladie, donc je n’avais plus de travail, ce qui prenait la plupart de mon temps. C’est donc là que la créativité est apparue, parce qu’il faut se reconnecter à soi, et on est un peu trop sur pilote automatique de nos jours. Je suis un peu longue à la détente, mais là le message était assez fort pour que je l’entende !
Actuellement, j’expose à Toulouse pour l’association Étincelle qui a ouvert une deuxième maison récemment là-bas. J’en ai une autre au Claudel, domaine viticole à Cournonterral et bientôt pour le Pride off pendant le mois de juillet au Studio411. En ce moment, ce qui me ferait envie c’est de faire une exposition en réalité augmentée. J’aimerais travailler avec des applications et superposer des couches des différentes étapes de création d’un tableau. De sorte qu’à l’exposition, le visiteur voit la chronologie de la création, avec peut-être un fichier audio où j’explique mon point de vue. Cette idée de couches en mouvement sur mes tableaux m’a été inspirée par Amani, une jeune fille qui a dansé devant un de mes tableaux pour l’évènement Art Station. Elle était solaire et pétillante, c’était un coup de coeur réciproque !






