Le Pictovirus inocule Seb M et Bocaj
Depuis le 28 septembre et ce jusqu’au 31 octobre, l’atelier du 4 Rue d’Alger ouvre ses portes aux curieux pour une immersion picturale qui promet de ne pas vous décevoir. Au programme : explosion de Pictovirus, hommage aux femmes, convivialité et partage seront les maîtres-mots de cette exposition haute en couleurs ! Retour sur le dernier projet collaboratif entre deux artistes locaux que l’on ne présente plus : l’original Bocaj et le paisible Seb M qui ont été victimes du virus pictural de Yann Dumoget.
Ce dernier, ancien musicien du groupe rock L’effet Papillon, s’est fait connaître en l’an 2000 en peignant une toile par jour pendant un an et un jour, soit 366 toiles exposées ensuite au Carré Sainte-Anne de Montpellier et au Château des Bouysses de Cahors. S’inspirant du Dadaïsme et d’autres mouvements d’art contemporain, il a développé le concept de « peinture partagée ». À la croisée entre art urbain et esthétique relationnelle, sa pratique, qu’il considère comme un retournement du concept du tag, consiste à se servir de ses peintures, sur lesquelles il demande aux artistes de dessiner, pour générer des interactions dont celles-ci en gardent la trace. En 2006, il a également remis au goût du jour à Montpellier l’idée de week-end ateliers portes ouvertes.
Ce projet intitulé « Pictovirus » est né fin 2013 dans un esprit « solidaire plutôt que solitaire », comme le disait en son temps Albert Camus. L’exercice, d’un style minimaliste, vise à laisser les artistes hôtes commencer une série d’œuvres avant de les « contaminer » au moyen de petits morceaux de toiles peintes collés sur la toile. La première à avoir été « infectée » fut Karen Thomas mais ce virus pictural se transmet de proche en proche et d’atelier en atelier. L’objectif de ce projet au long court étant de contaminer le maximum d’artistes afin d’organiser, d’ici quelques années, une grande exposition regroupant une œuvre de tous les participants successifs.
Lors du vernissage, qui était organisé le 25 septembre à 18h à l’atelier, des personnalités étaient présentes telles que, l’Adjointe au Maire Mylène Chardes, qui représentait le Maire de Montpellier, et le conseiller communautaire de l’Agglomération et conseiller municipal de Montpellier, Guy Barral.
Les trois artistes ont ouvert leurs portes au Nouveau Montpellier et ont accepté de nous faire part de leur expérience picturale et humaine dans un esprit de convivialité et de partage…
Le Nouveau Montpellier : D’où vous-est venue l’idée de coller des Pictovirus sur les toiles d’artistes comme on propage une épidémie, à commencer par Karen Thomas et maintenant Seb M. et J.-P. Bocaj ?
Yann Dumoget : Pendant longtemps j’étais connu pour faire dessiner les gens sur mes peintures, ainsi je faisais venir des artistes dans mon univers alors que là j’ai voulu faire l’inverse : je m’immisce dans l’univers d’autres artistes.
Concernant le Pictovirus, je ne l’ai pas inventé, c’est une métaphore du fait que l’inspiration vient des autres : on s’enrichit des uns et des autres et le virus a besoin d’autrui pour se développer. Le projet commence par des créations en binôme mais il y a derrière un grand projet d’exposition avec toutes les œuvres qui seront présentées dans quelques années. L’idée, c’est que ce grand virus affecte des artistes partout dans le monde et que ce mouvement se développe car c’est un exercice de style et il ne faut pas se limiter à son domaine ; on a tous un dénominateur commun dans ce projet.
Il y a aussi un aspect géographique ; en effet, j’apprécie le travail de Karen Thomas mais c’est aussi la plus proche de chez moi. On pourrait d’ailleurs faire une carte répertoriant tous les artistes qui vont être infectés par mon virus ! J’avais déjà expérimenté l’art relationnel dans un précédent projet où j’allais voir des gens qui intervenaient à tour de rôle sur une même toile. J’avais ensuite pointé sur une carte le lieu des différents artistes chez qui j’étais allé. Ici c’est un projet épidémique et peut-être même pandémique (rires) mais c’est un virus inoffensif ; il y a des tas de virus positifs comme pour la création de l’homme, ces virus sont “gentils” comme nos Pictovirus.
LNM : Parlez-nous de vos projets expérimentaux développés depuis 2008 autour de la crise économique et la mondialisation, notamment votre projet artistique relationnel intitulé “Le chant des pistes”.
Yann Dumoget : J’ai voyagé pendant deux ans dans une quarantaine de pays entre 2008 et 2010 et là, au moment de la crise économique, j’ai vu l’impact qu’elle pouvait avoir sur les pays avec plus de recul et surtout pas avec une vision nombriliste. C’est lors de ce tour du monde que j’ai entrepris mon projet artistique relationnel “Le chant des pistes”.
À mon retour j’ai eu la chance de participer à l’exposition de l’Espace Contemporain Vuitton, sur les Champs-Elysées, qui regroupe des artistes voyageant partout dans le monde. C’est vraiment la crème des artistes internationaux, on y rencontre des personnalités comme Paul Gauguin.
J’ai voulu montrer le côté mercantile du voyage plutôt que l’aspect valorisant. Car venant d’un pays riche, j’ai voulu mettre en avant le décalage avec les pays qui sont dans la misère tout en restant dans le relationnel. Voulant traiter différents aspects de la crise, je me suis d’abord rendu en Islande qui symbolisait la création monétaire où j’ai fait un travail autour des billets de banque. Ce premier projet sera d’ailleurs exposé en novembre à HEC Paris.
Ensuite, je me suis rendu en Espagne pour aborder la crise immobilière. En effet, il y a des villes fantômes comme Seseña qui a été construite pour 40 000 habitants alors que seulement 3000 personnes y vivent. J’ai donc décidé de repeupler la ville avec des mannequins en paille qui portent un masque de mon visage car j’aime jouer du côté égocentrique de l’artiste !
L’idée c’est d’aborder des sujets qui ont du fond mais de les traiter de manière légère, il faut dédramatiser la crise économique et les effets de la mondialisation.
Enfin, je suis allé en Grèce où j’ai monté mon projet autour de la crise de la consommation. Tous les panneaux publicitaires étaient vides car la population n’avait plus d’argent pour consommer ! Or, en tant qu’artiste on nous demande de créer des images alors que là il n’y en avait plus.
J’ai aussi fait d’autres projets comme au Portugal avec le thème « une chanson = une couleur » ou encore un projet sur les impôts liés à la crise vu qu’en ce moment on s’aperçoit que tout le monde ne paie pas ses impôts ! En plus, cette année cela fait 100 ans que l’impôt sur le revenu existe et vu que je suis originaire du village Le Cailar où l’impôt proportionnel a été créé au Moyen-Âge, j’ai voulu aborder ce sujet.
Je trouve que le rôle de l’artiste c’est de parler du monde et même si on ne veut pas faire des œuvres forcément politiques, lorsque j’ai passé ces deux années de voyages, j’ai été spectateur de cette crise donc il m’a semblé normal d’en traiter dans mes œuvres.
Un autre sujet que j’ai abordé dernièrement c’est le gaspillage. Car plus de 20% de la nourriture achetée en France finit à la poubelle. J’ai donc été à Marseille et j’ai emballé des poubelles comme si c’était pour offrir aux sans-abris telles des pochettes surprises que l’on achète aux enfants. Il est important d’être sérieux sans être triste lorsque l’on traite de sujets comme ceux-là.
LNM : Vous semblez combattre « l’individualisme spectaculaire » qui règne dans nos sociétés, est-ce que la peinture partagée en est un moyen ?
Yann Dumoget : Ce projet Pictovirus a un lien avec l’enseignement que je tire de la crise car je pense que l’on est maître de son destin. Gandhi disait “Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde” car tout part de nous, de ce qu’on veut faire avec les autres. Plutôt que de se plaindre de l’individualisme je préfère agir contre.
Les artistes ne sont pas tous solitaires, ils sont surtout solidaires ! Dans ce projet il y a d’abord l’étape de la création qui est plutôt solitaire, ensuite il y a le partage avec les artistes lors de la propagation du virus, et enfin l’exposition, qui est une étape indispensable car on a le retour du public.
En tant qu’artiste, on est toujours dans l’après alors que l’exposition c’est du passé car la création est déjà réalisée, le projet est déjà abouti. Finalement, notre art est comme le cubisme de Picasso qui a été compris après coup, il faudra surement du temps pour comprendre tous les aspects de notre projet Pictovirus mais je n’ai pas la prétention de me comparer à Picasso ! (rires)
LNM : Après avoir collaboré avec Marc Lafon lors du parcours des Briscarts, à l’occasion du 15e parcours d’artistes en avril dernier, qu’est-ce qui vous a plu dans ce nouveau projet collaboratif auprès de Seb M. et Yann Dumoget ?
J.-P. Bocaj : C’est une suite, un état d’esprit, comme les musiciens qui se rencontrent, j’aime faire des échanges que ce soit avec Seb M ou « C4. », pour les sacs et vêtements, et maintenant Yann Dumoget. C’est un partage au sein d’un groupe qui aime se retrouver avec d’autres artistes. J’ai partagé pendant 20 ans un atelier avec Isabelle Marsala dans ce même esprit de convivialité.
Ce que j’aime dans ce projet c’est qu’on a des univers différents et c’est ça qui nous rassemble ! On partage humainement d’abord et après on découvre mutuellement notre travail.
Yann Dumoget : Les artistes évoluent, donc voir une seule œuvre ne suffit pas pour découvrir l’ensemble de leur travail. La connaissance de l’univers de l’autre est tout un apprentissage.
J.-P. Bocaj : Il y a certains artistes avec qui on ne s’entend pas, comme Van Gogh (rires). Et même si Yann est plus politisé que moi, là on a choisi une peinture plus légère, on célèbre les bons côtés de la vie. J’ai peint des femmes en noir et blanc et Yann a rajouté ses Pictovirus colorés, il y a du mordant, ça flashe !
Yann Dumoget : Je pense qu’il y a du politique partout car rien que de dire « j’aime les couleurs » ou « j’aime les femmes » c’est politique dans certains pays.
J’ai connu Bocaj en 1999 lors de mon projet de faire 366 toiles en un an et un jour, à l’époque je faisais intervenir les gens sur mes toiles, comme aujourd’hui, et Bocaj avait accepté d’intervenir sur une de mes oeuvres. Il était déjà connu alors que moi je débutais, ce qui témoigne de sa grande générosité… J’aime sa peinture car elle est gaie, colorée. Quand on passe un après-midi avec lui il nous transmet sa joie de vivre !
Bocaj : Il y a eu un super échange et on a pris beaucoup de plaisir à faire ce projet ensemble.
Yann Dumoget : Dans mes projets collaboratifs, je propose aux artistes et eux me reçoivent. Je m’incruste dans leur univers mais ce sont des gens très généreux car il ne faut pas oublier qu’on est aussi dans la vraie vie, créer toutes ces toiles (10 grandes toiles avec Bocaj et 7 œuvres avec Seb M, ndlr) ça a un coût, donc on fait ça de manière sympathique et sérieuse à la fois. L’idée de solidarité est omniprésente ; on a une stratégie commune en croisant nos réseaux de collectionneurs et de clients et on partage bien sûr les gains de chaque toile en deux !
Bocaj : Je n’aurais pas fait ça avec n’importe qui ; me faire contaminer par Yann fut un plaisir. (rires)
Yann Dumoget : Moi c’est pareil, je ne fais des collaborations qu’avec des gens que j’apprécie !
LNM : En tant que membre de cette collaboration, pensez-vous que la peinture soit un art solitaire ou au contraire la voyez-vous comme un objet de partage et d’échange ?
Seb M : Même si l’acte de création est solitaire, dès l’exposition on montre notre création au public et ainsi ça devient un acte solidaire.
Notre travail vit par l’échange, on s’enrichit des différents points de vue. Dans ce projet, il y a eu une double concertation d’abord auprès de Yann puis auprès du public, et surtout un enrichissement mutuel.
LNM : Vous traitez de sujets comme la prostitution et l’argent, alors quel message avez-vous voulu transmettre au travers de vos toiles ?
Seb M : En effet, j’ai voulu dénoncer la prostitution mais aussi, et c’est lié, le pouvoir de l’argent dans nos sociétés capitalistes où l’on y donne trop de valeur. Cela a pour effet de nous dépersonnaliser et peut nous rendre fou car on veut toujours en avoir plus. Malheureusement il nous faut de l’argent pour vivre, mais à mon sens, il faudrait apprendre à s’en détacher davantage comme dans les sociétés de troc où ils procèdent à des échanges de services. Je pense que l’argent amène à la déshumanisation, à la démesure ; elle tue l’humain. C’est dû au syndrome des sociétés capitalistes où l’on veut tout, tout de suite, et on ne prend plus le temps de regarder les choses autour de nous. Par exemple, les femmes deviennent des objets dans la prostitution, c’est là où le pouvoir de l’argent devient regrettable et révoltant !
LNM : Parlez-moi de ces femmes que vous avez reproduites sur vos toiles…
Seb M : La plupart de ces femmes que j’ai voulu représenter ont des prénoms significatifs comme Alabama qui est un prénom tiré du film belge « Alabama Monroe », c’est une fille avec des tatouages comme Amy Red qui représente un hommage à la chanteuse Amy Winehouse. Ou encore Artemesia qui était une femme peintre à la Renaissance, elle avait des influences expressionnistes et c’était un disciple du Caravagisme. Les noms de mes muses commencent tous par la lettre “A”, peut-être que je ferai les “B” après… (rires) Elles sont représentées comme baignant dans un liquide amniotique et elles dépassent du cadre comme pour s’échapper, tel un virus qui se propage.
Yann Dumoget : Le Pictovirus n’a attaqué que des femmes, c’est un hommage à leur beauté, à leurs courbes autant chez Seb M que chez Bocaj.
Seb M : Bocaj et moi avons deux univers différents, Yann s’est adapté à nous et n’a pas produit le même travail à chaque fois.
Yann Dumoget : Bocaj c’est la profusion, on n’est plus dans l’exubérance avec une abondance de pictovirus. Ses femmes sont plus caractérisées avec une sensibilité plus outrancière, on est d’avantage dans la quintessence de la femme, représentée sur des grandes toiles. Alors que les muses de Seb paraissent plus juvéniles, son travail est très fin, presque diaphane. Il travaille avec la technique de l’encre de Chine alors que Bocaj c’est de la peinture. L’idée c’était vraiment de partager, la partie de l’un devait se lier à celle de l’autre. Cela révèle le travail de l’artiste, car on ne travaille pas de la même manière !
Seb M : Yann a dû s’adapter, se mettre dans la peau de l’hôte qu’il inoculait.
Yann Dumoget : C’est généreux de leur part d’ouvrir leur jardin secret, donc c’était la moindre des choses que je m’adapte à eux !
Seb M : Moi je me suis imprégné du travail de Yann en observant longuement ses œuvres à l’ARPAC afin d’adapter mon travail au sien.
Yann Dumoget : Bocaj et Seb M sont tous deux des coloristes or là ils ont travaillé en noir et blanc et moi j’y ai rajouté la couleur. Ce projet collaboratif a été un échange, une double concertation.
Seb M : Ce projet était un challenge où chacun avait sa partie à remplir tout en respectant le travail de l’autre.
Yann Dumoget : On a travaillé tout l’été ; c’était un échange pictural mais surtout humain. Dans l’art relationnel, l’œuvre finale n’est que la partie immergée de l’iceberg, le plus important c’est l’humain. Ça permet de sortir du côté solitaire de l’atelier, c’est un acte solidaire. En faisant cela, on sort du préjugé sur les artistes plasticiens qui seraient solitaires. À travers notre projet, on ne diffuse pas de message politique mais des revendications comme le pamphlet contre la prostitution et le pouvoir de l’argent. On a voulu reprendre l’exposition précédente sur les billets de banque mais là Seb a collé ces femmes sur un fond de billets afin d’associer les femmes à l’argent ; mais tout cela en vue de dénoncer la prostitution. Notre double collaboration peut déboucher sur un autre projet comme le travail que nous avons fait autour de la monnaie avec Seb. On sait quand un projet commence mais pas quand il se termine !
LNM : Qui sera la prochaine cible de votre virus pictural dans le cadre de votre projet au long court de grande exposition finale ?
Yann Dumoget : J’ai déjà des victimes à infecter comme un dessinateur en noir et blanc. Le but est que ce phénomène se répande au-delà de Montpellier et dans différents domaines : l’Art contemporain, le Street Art… Pour mes victimes je n’ai pas de limite, je fais en fonction de mes affinités et surtout sur des personnes qui acceptent de se faire inoculer par mon virus pictural. Si tout se passe bien, ce projet durera encore quelques années ! L’exposition finale, avec une toile de chaque artiste inoculé, sera l’aboutissement de notre travail solidaire.
Infos pratiques :
Visite de l’atelier sur rendez-vous au 06.76.46.83.01 ou 06.83.35.54.86
Entrée gratuite – Adresse : 4 Rue d’Alger, 3ème étage, 34000 Montpellier
Vernissage de l’exposition de J.-P. Bocaj Jeudi 9 Octobre à l’occasion de la sortie du tee-shirt du Bistrot Le 12, peint par l’artiste. RDV au 12, Rue du Pont de Lattes à Montpellier.
(Crédit photo de Une : © Clara Mure)







